L'Or du Rhin

Attention ne pas confondre avec le Dossier : Or du Rhin

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Les ombres avaient gagné la cité d’Ara Ubiorum et de son autel.
Ce lieu de culte au cœur de la ville érigeait sa masse aux parois lisses biens plus haut que les grandes palissades de bois de son enceinte. Cette tour carrée dominait son monde à ses pieds mais défiait également celui lui faisant face par delà les eaux sombres du Rhin.
A cette heure de la nuit les brumes des eaux du fleuve étendaient leur toile ligneuse dans une gangue étrange et inquiétante. Les hommes assurant la garde du temple n’aimaient pas cette sensation et sans se le dire ils se regroupaient davantage pour chasser la peur en parlant plus fort et en forçant leurs rires.
Les tours de garde qui portaient là bien leur nom étaient également un peu plus omis.
Aucun d’eux n’aperçut dans les ténèbres une ombre plus mouvante se détachant des autres ombres.
Celle-ci s’était glissée depuis le Rhin à moins qu’elle ne soit apparue dans le brouillard, matérialisée par quelques sorcelleries. Ce serpent noir approcha d’une des parois puis lentement rampa tout contre, se convulsant grotesquement tout le long !
On ne devinait rien de son corps couvert d’une peau mat et pierreuse le rendant presque invisible aux lueurs des torches et braseros plus bas qui absorbaient la lumière davantage qu’ils la restituaient… Arrivé en haut de la tour ce reptile sans visage se lova de manière répugnante contre la corniche.
Attendant on ne sait quoi, peut-être sa proie, voilà qu’elle bascula de l’autre côté disparaissant à la vue de tous les Agrippenses de la cité…

*


Peu avait le privilège de venir jusqu’au cœur du temple.
Le visiteur qui accompagnait le gardien des lieux ne semblait pourtant pas en être plus que cela honoré. En fait on aurait pu penser qu’il allait monter sur un piédestal pour s’y muer en une statue impériale ! Sa présence était forte et il était homme à être peu impressionné.
Néanmoins il toisa la pièce faiblement éclairée comme un Général regarde ses troupes.
Les ombres dansaient sur son visage résolu creusant les joues tendues de sa mâchoire serrée. Les objets d’art Germains ou Celtes le laissèrent indifférent. Il ignora également les reliques de Seigneurs de guerres et autres Rois dont plus personne n’avait en mémoire le renom supposé… Or et bijoux n’attisèrent pas davantage sa curiosité. Il fit un signe respectueux quand l’homme malingre à ses côtés lui présenta avec éloge l’hommage rendu au fondateur de la cité, Agrippa. Mais ce n’était là que politesse protocolaire.
- Et voilà l’épée de…
Le Consul Ubiens de la cité ne poursuivit pas sa phrase, c’était inutile.
Son invité s’était déjà avancé vers l’artefact sacré.
Il était bien plus grand que nombre de Légionnaires et il intimait la même crainte que les chefs de ces puissants guerriers, le Centurion. Son plastron, son glaive et ses apparats étaient de ceux-là. Mais son épais manteau brodée de lauriers d’or aurait fait plier jusqu’aux Centurions Primipiles, les plus émérites guerriers de l’armée de l’Empire !

Le soldat qu’il était fut cette fois bouleversé par l’honneur d’être face à l’arme du pouvoir absolu, l’épée de César…
Il la contempla longtemps et le Consul n’osa interrompre ce recueillement. Un moment l’homme tendit sa main gantée de cuir vers le pommeau mais il y renonça comme un enfant craignant de se faire disputer. Il eut une longue respiration sans qu’on sache si elle était de regret ou de satisfaction.
- César vous a donné un Destin et Agrippa une Cité… Je vais moi vous offrir un royaume depuis le Rhin jusqu’à l’Elbe !
Les mots avaient claqué et résonné sèchement au travers de la pièce s’engouffrant jusqu’au boyau de pierre ouvert au-dessus de l’épée, puits de lumière dont le soleil de midi en auréolait chaque jour la majesté…
- Gouverneur des Gaules, soyez loué pour cet honneur. Cette tour même sera à votre seule Gloire quand la Fortune aura fait de votre volonté un Triomphe !
Le dit Gouverneur allait répondre quand il entendit des ânonnements inaudibles et étouffés depuis une autre pièce séparée d’une simple tenture. Une fragrance particulière s’en échappa imperceptiblement comme si un souffle envoutant l’avait porté à escient.
- Vous ne devriez pas…
Le Consul se figea à ses propres mots qui auraient pu heurter l’hégémonie de son vis-à-vis. Celui-ci ne s’en formalisa pas, l’esprit trop intrigué par tant de mystères.

- Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Le Romain, homme de principes, s’étonna de trouver liée et bâillonnée une femme si fragile et presque encore enfantine. Il intima l’ordre de lui ôter son bâillon sur le champ.
- Il serait dangereux de se laisser aller à une telle faiblesse. La force de cette Prophétesse est bien dans sa langue maligne… Elle vous maudira sans aucun doute.
- Les siens me maudiront bientôt tous… Ôtez-lui son bâillon !

*


Le Consul se tripotait le menton, anxieux.
Il labourait sa peau cramoisi avec rudesse, se l’arrachant presque. Quel imbécile il était d’avoir fait mettre cette captive en ces lieux. Il avait voulu faire sensation auprès de sa petite cour suffisante et voilà qu’il avait fallu que cet autre imbécile s’y intéresse.
Aussitôt il sursauta, jetant un coup d’œil effrayé par-dessus son épaule comme si le Gouverneur Drusus allait surprendre ses pensées. Nero Claudius Drusus, le Gouverneur des Gaules !
Qu’allait penser le nouvel homme fort de l’Empire de cette mascarade et de ce théâtre de mauvais goût joué par cette sorcière.
La maudite, tôt fait sa langue de vipère libérée, avait craché son venin.
Lui avait du traduire bien malgré lui ces prophéties lugubres.
Elle s’était aussitôt moquée, lui conseillant de préparer la cité au deuil prochain de son fondateur. Mais ce présage cruel n’arriverait selon elle qu’après l’échec de Drusus ! Cet instant avait été une torture à rapporter au Gouverneur…
Elle avait rit. L’homme de l’Empire serait chassé par une Louve ! C’était tout.
Mais le pire advint quand elle prédit que le nom même de Drusus serait raillé et oublié de tous… Et ceci par la honte qu’on aurait à le prononcer, lui qui serait vaincu par les siens sans même qu’il ne tire le glaive de son fourreau ! Pour finir il aurait une mort tout autant ridicule et sans plus de Gloire…

Le Gouverneur avait haussé les épaules laissant là le Consul pour retourner auprès de ses troupes.
Rome avait une fascination bien étrange pour les Prophétesses Barbares.
- Gardes ! Emportez-moi cette chose loin d’ici…
Les trois hommes d’armes se figèrent au lieu d’avancer, les visages décomposés !
Le Consul allait le leur reprocher mais instinctivement il suivi leur regard portant derrière lui. Il défaillit à son tour. Elle était là, debout et libre de ses mouvements, leur faisant face !
Mais si cela était déjà fait troublant, il y avait spectacle plus stupéfiant encore.
Comme une araignée menaçante et effrayante glissant le long de son fil, un être emmitouflé d’habits aussi gris que la pierre descendait rapidement depuis le plafond de la pièce ! C’était aussi répugnant et glaçant qu’un tel insecte.
Un instant il sembla chuter car il disparut, pourtant sans un bruit, derrière le socle où reposait l’épée de César… l’épée ! Il l’avait saisi !
Il dégagea de son autre main l’une des nombreuses dagues attachées à son ceinturon… Une manquait déjà tenue par la petite femme. Aucun doute, il le lui avait lancé et elle avait pu trancher ainsi ses liens !
- Cours…
Se déplaçant sans bruit, il murmura ce simple mot, doux plus qu’autoritaire à l’ancienne captive.
Le Consul disparut lui-aussi en courant par l’embrasure d’un couloir dérobé.
Il laissa le soin à ses gardes d’assurer sa protection, malheureusement pas la leur…

*


L’eau du Rhin était froide et saisissait les chairs.
La Lune ne s’y reflétait pas, les nuages des cieux et la brume du fleuve, la dissimulant. C’était une chance pour les fugitifs poursuivis par les gardes de la cité Ubiennes !
Karev le Vandales sentait son cœur battre, prêt à rompre de l’excitation explosive l’animant. Il s’était introduit dans un des bastions de l’Empire, avait réussi à s’échapper tout en emportant avec lui l’épée de César et cette fille, une Sœur… Profitant de l’effet de surprise, et d’une retraite vers le fleuve étudiée toute la journée avant son forfait, il avait eu l’initiative pour échapper aux gardes du temple, du port et du mur d’enceinte.
- Je n’ai plus pied !
Il faillit se noyer lui-aussi surpris par les mots désespérés de sa compagne d’infortune si on en jugeait la situation.
Comme un mauvais présage, ce qui aurait pu être amusant vu la qualité de cette femme, quelques flèches sifflèrent autour d’eux. Par bonheur elles n’étaient pas meurtrières à cette distance mais il fallait nager au plus vite avant que des barques ne soient mises à flots pour les poursuivre.
Mais Karev était fatigué de son ascension sur le toit du temple, du combat contre les gardes, de la fuite éperdue et de cette nage alourdissant en sus ses vêtements d’eaux toujours plus pesantes. Il avait du mal à lutter contre le courant d’une seule main, l’autre toujours fermement enserrée au pommeau de la fameuse épée…

La jeune femme s’agrippa à son épaule, angoissée et effrayée.
Il ne fallait pas être prophète pour le coup pour comprendre qu’elle ne savait pas nager. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant de perdre l’avantage.
Karev était fatigué, trop fatigué maintenant qu’elle l’étranglait presque. Entre deux vaguelettes il apercevait l’autre rive du fleuve mais comme un jeu malsain plus il avançait plus elle semblait se dérober. C’était décourageant et maintenant même dangereux pour sa vie.
Il devait prendre une décision…
- Lâche-là, je t’en prie.
C’est exactement ce qu’il avait pensé… Comment pouvait-il être si sombre.
Tout devint subtilement irréel comme s’il rêvait.
D’ailleurs rêvait-il ?
C’est comme s’il flottait au-dessus de lui-même et non plus dans le fleuve. Il était comme suspendu dans le temps, pris dans une toile éthérée. C’était le Wyrd, il l’imagina ainsi.
Il avait encore au bout de ses doigts la sensation froide du pommeau de l’épée qu’il tenait. Il en ressentait le poids, une lourde charge qui pesait toujours davantage. L’homme qui l’avait tenu avant lui semblait la le lui disputer depuis le monde des morts ! Dans son dos il ressentait également une autre charge l’entravant et mettant en péril son existence… Pourtant ce n’était pas un métal froid car c’était chaud, vivant et cela le bouleversait.
Il était lui aussi vivant et plus que cela. C’était au-delà.
Il pouvait choisir la Gloire, choisir la Vie, choisir l’Honneur. Mais le Destin n’offre jamais l’une de ses voies sans en sacrifier d’autres…
Il la lâcha !
Revenant à lui et débarrassée de son entrave, il reprit une vigueur étonnante.
Pourfendant les eaux, il regagna l’autre rive entendant les cris depuis celle plus à l’Est et percevant les torches des barques dansant sur le fleuve. Trop tard, plus personne ne le rattraperait.

Alors il disparut dans les ombres d’un autre monde.
Une terre qui le protégerait de ses poursuivants car elle était une crainte pour eux. Avant de rejoindre ses ombres, il fut heureux de la fouler en homme libre. Cette Terre des Frères n’acceptait que les valeureux et lui, Karev le Vandales, pouvait en être digne…

*


Le Rhin était un serpent déchirant la terre de ses convulsions.
Impétueux, traître parfois, merveilleux et impénétrable, il était le témoin depuis des millénaires du monde. Il était destiné à être celui des hommes.
Il en déchirait leur royaume et continuerait longtemps à les séparer. Ses deux rives fratricides étaient telle une balafre qui ne cicatriserait jamais une blessure trop profonde. Limes d’un Empire et frontière d’un autre naissant jamais il ne s’assécherait pour les réunir.
Il était le vrai pouvoir convoité par chacun. On voulait le dompter pour vaincre. On voulait le maîtriser pour ne pas être vaincu.
Pour les Seigneurs, les Rois ou les Empereurs son flot était d’or pour qui le franchirait.

Charriant tous les espoirs, le Soleil d’un nouveau jour l’illumina du feu de ce même métal doré, irisant ses eaux de myriades d’éclats brillants.
Sa fascination emporterait de nouveau en cette aube naissante les rêves mégalomaniaques de ceux le contemplant. Pourtant seul les rais de lumière pouvaient percevoir ce qu’il cachait et qui rendait fou les hommes.
Perçant ses profondeurs un rai plus puissant qu’un autre écarta ses mystères insondables seulement perturbés par le passage de quelques poissons, de plantes aquatiques et de bulles égarées. Créant un puits de lumière mirifique, apaisant et serein, son lit dévoila les draperies de sa vase s’étalant en larges ondes calmes et reposées.
Alors, avant de retourner à son sommeil obscur, le même rai mourant du soleil irradia un dernier reflet. L’éclat scintilla d’une lueur bleuté tout le long de ce qu’il venait de découvrir…
C’était métallique.
Une simple tige de métal poli et taillé. C’était comme de l’or. L’Or du Rhin pour lequel les hommes s’entredéchireraient indéfiniment pour le posséder, vaine chimère. Oui au-dessus des eaux et de chaque côté des terres de chacune de ses rives bien des hommes tomberaient pour le posséder.
Et beaucoup d’entre-eux connaîtrait la chute par ce même métal étincelant, celui d’une épée telle que celle-ci enfoncée dans la vase…


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