La Louve de Germanie

Retour index : Germania (Roman)
Retour index : Le Roman des Germains


La Forêt s’éveillait à peine et on n’en discernait que les plus hauts arbres s’extirpant d’une gangue brumeuse épaisse et opaque.
Elle s’étendait de tous côtés, Océan vert caressé par un doux vent ondulant tous ses feuillages comme des vagues au ressac subtil. Les premiers rais du Soleil encore rouge déchirèrent plus facilement un val étroit entièrement déboisé. La terre spongieuse et peu fertile n’avait sans doute pas permis que les racines de la bête végétale ne la conquière… à moins qu’un fantastique Dragon ne s’y soit assoupi trop longtemps dans le rêve de celui contemplant l’œuvre de cette nature libre.
Cette sérénité séculaire fut pourtant bientôt dérangée.
Un martèlement sourd, d’abord diffus puis plus prononcé, s’amplifiait au fur et à mesure. L’humus de ce sol vierge était en train d’être violé de frappements telluriques toujours plus intenses. Les oiseaux s’envolant et le gibier s’éparpillant en bonds apeurés en trahissaient la nature menaçante.

S’arrachant alors à la toile filandreuse des dernières brumes de l’aube, une petite troupe s’extirpa à son tour comme si elle fuyait ce danger.
Accompagnant ces fantassins, un cavalier les devançait déjà de plusieurs portées de lance. Ils remontaient tous le val en son milieu à grand pas et puissante cavalcade, plus déterminés qu’effrayés. Leur course visait à rejoindre la queue du reptile imaginaire du défilé qui finissait en une pente abrupte où la Forêt regagnait ses droits.
Au-delà un mont massif et couvert de futaies dessinait de son ombre toute la vallée. C’était là sans aucun doute leur dessein, qu’il soit leur refuge ou leur conquête. Derrière-eux le martèlement n’avait pas cessé et poursuivait son avancée certaine. Les fers du cheval s’en distinguaient pourtant alors qu’il s’approchait des bois, marquant de ses lourdes empreintes la terre meuble.
Ce manque de discrétion était là folie ou alors ces êtres n’en avaient cure.
Brusquement le cavalier tira sur les rênes et les mords de sa monture. Elle renâcla et hennit alors furieusement arrachant de lourdes et poisseuses mottes de terre passant du galop au trot.

Un autre cavalier avait été attiré par cette intrusion grossière en cet havre d’habitude plus paisible.
D’un mouvement lent, spectral même, il sembla être apparu sans bruit de la Forêt encore baignée de brouillard.
S’avançant il barra de son aura inquiétante l’intrus osant ainsi fouler son domaine !

*


L’être était grand, cela ne faisait aucun doute, même si son cheval massif pouvait faire penser le contraire.
Emmitouflé dans une ample cape aussi sombre que la robe de l’équidé le supportant on ne devinait pas son visage. L’animal était équipé d’apparats étonnants d’ambres et de colliers aux anneaux de fer lui couvrant la croupe et le crâne. Une couverture pourpre descendait de part et d’autre sur ses flancs pour qu’il ne souffre pas de la selle l’harnachant, elle-aussi affublée de longs panaches de fourrures tressés.
La Lance fixée le long de son corps attirait tout de suite l’œil.
D’un bois parfait sa hampe était bien travaillée et presque totalement couverte de Runes, une rareté, dénotant avec son fer immaculé et d’une pureté rendant son double tranchant redoutable ! Le second cavalier, armé que d’une hache et d’un bouclier fixé dans son dos, se surpris à avoir ainsi contemplé son vis-à-vis et s’arrêta un peu avant de le rejoindre. D’où il était, l’être le surplombait et le pire c’est qu’il lui sembla que cette position de domination était là toute naturelle !
Ses cheveux remontés et liés sur le sommet de sa tête dodelinèrent alors qu’il essayait de se pencher pour pénétrer de son regard vif la houppe ténébreuse de l’être inquiétant toujours muet. Il ouvrit la bouche, avalant sa salive pour choisir ses mots, puis…
- Suèves, que veux-tu ?!
La voix peu perceptible aux intonations détachées et inégales le surpris presque violemment. Il avait pourtant l’habitude de côtoyer bien des peuples. Si Suèves il était sans nul doute, il ne s’attendait pas à cette brutale apostrophe…
- J’imagine que nous partageons la même tâche. Mes pas précédent ceux ayant droit sur ces terres et ce Mont là d’où tu sembles être apparu. Par usage j’annonce leur venue à ceux s’étant égarés par ici pour qu’ils partent et leur clémence, s’ils sont Frères, en s’alliant à leur pouvoir et Royaume.

Soudain l’émissaire blêmit, le cavalier tout en descendant d’un geste gracile de sa selle attrapant son impressionnante lance.
Aussitôt les fantassins encore à distance extirpèrent de leur fourreau leurs épées !
Fendant l’air comme une lame au travers l’eau, le fer de la lance pointa un instant le Suèves qui ne songea même pas à attraper son arme…
- Le pouvoir n’appartient pas aux Hommes.
Les paroles étaient douces mais leurs propos aussi inquiétant que l’être encapuchonné. Sa lance avait tournoyé avec ses mots et il venait de la planter dans la terre en terminant ses dires ! D’un geste rapide il fit un nœud simple avec les rênes de son cheval aussi calme que lui.
- Ils vont te tuer… et ceux après eux massacrerons les tiens !
Comme une prophétie la Forêt au bas du val s’agita soudain. Des centaines d’hommes armés marchant en rang serré déchirèrent son orée, frappant toujours plus fort le sol de leurs pas ! D’ici on voyait même leurs armures scintiller de lueurs toutefois menaçantes pour ceux les contemplant.
- Ces mortels ont-ils un nom ?
- Ces… mortels ? Ce sont des Tubantes
- Pas cette bande de chiens fous, les autres là, quel est donc leur royaume ?
Le Suèves resta un moment désemparé. La troupe de Tubantes, des mercenaires ne cherchant que mort et or, fonçait droit sur l’être et celui-ci s’en désintéressait comme s’ils n’existaient pas !
- Ce sont des Ubiens et ce que tu vois là est leur puissante armée. Ils disent qu’un Empereur leur a octroyé ses terres, ce Mont et la Forêt qu’il domine…
- La Forêt !

*


Le cheval du Suèves avait eu une secousse nerveuse au dernier claquement de voix entendu.
L’émissaire avait eu également un mouvement instinctif de recul. Une tension égale à celle précédant l’orage était désormais palpable.
- Ils ne reculeront pas. Partez si vous voulez vivre !
Le Suèves oublia un instant son rôle sans vraiment comprendre sa soudaine compassion.
La troupe de mercenaires n’était plus qu’à une portée de lance et leur regard meurtrier n’appelait pas à tant de diplomatie.
- Cet Empereur est-il parmi les Ubiens ?
La voix était moins féroce mais le discours toujours aussi inconscient.
- L’Empereur est le Roi des Rois et il n’y a même pas l’un d’eux à leur tête…
L’être arracha presque le lacet de sa cape et d’un geste fantastique la projeta dans les airs. Elle claqua aux Vents ayant brusquement investis les airs et elle retomba au sol au moment même de l’apparition d’une fine pluie !
Les Tubantes stoppèrent là leur course comme pétrifiés par l’être leur faisant face… une Femme !

Elle, elle était déjà campée face à ces fous la défiant.
Elle les dominait de sa haute taille insensée ! Elle avait la noblesse d’une Cimmérienne dans l’allure et l’éclat translucide de ses yeux la pureté de la glace.
Presque à demi-nue, elle ne semblait craindre ni les Eléments soulevant sa longue chevelure noire tressée ni souffrir de ses chairs transies par la pluie et le métal de son armure lui ceignant les reins, la poitrine et les cuisses. D’une beauté inquiétante et à l’aura plus saisissante encore, elle brandit alors une longue épée froide comme le bel acier de sa lame.
Sa peau ne frissonnait même pas.
Son visage était peint de bandes blanches et ses paupières, mi-closes, peintes de noir comme les femmes des anciens âges quand l’humanité était encore animale.
Le Suèves comprit aussitôt et il n’arrivait pas à y croire.
« Chattos Suos »… c’était là une légende qui parcourait déjà ce monde à peine né.
L’Esprit de la « Grande-Forêt ». Les peuples en parlaient quand il les visitait et on murmurait que la Forêt avait ses gardiens, des êtres dangereux. Ceux-là avaient l’allure de fauves et de félins, le corps noueux et sec comme leurs arbres, les yeux durs et nerveux, le cœur intransigeant, l’épée d’autant plus ! C’était le peuple des Chattes.
Les légendes étaient vraies…
Ils étaient Frères entre tous les Frères. A croire que cette puissante fraternité serait terrible pour leurs ennemis, eux qui laissaient une Sœur affronter seule une armée !
Mais à voir comment elle tenait son épée, à voir les bagues à ses mains, son irréalité et son absence de craintes, le Suèves comprit qu’elle n’était pas qu’une Sœur. Elle était une Louve à la tête d’une meute… elle était Reine !

Les Tubantes, passée la surprise, y virent plutôt de bien bas instincts à assouvir…
S’approchant comme des bêtes de la proie convoitée, ils allaient se déployer quand elle écarta les bras, penchant curieusement la tête d’un côté comme absente. Aussitôt le ciel se déchira d’un coup de tonnerre effroyable et inattendu !
Ce fut là l’appel à la démence des choses…
Le regard des mercenaires s’arrondirent d’affolement, des ombres venant de s’arracher de la Forêt dansant dans leurs pupilles. Des Loups !
Une meute de ces fauves, comme répondant à un appel, courrait en direction de ces hommes. Leurs langues allaient de droite et de gauche laissant apparaître par instant leurs terribles crocs. Ils étaient sombres mais leurs yeux brulaient comme des braises incandescentes. Les guerriers commencèrent à reculer lentement d’abord incrédules puis plus rapidement.
Tout cela était comme freiné par le temps, les Dieux s’amusant à en suspendre la course se délectant du combat étrange à venir.
- Si tu veux vivre ne bouge pas !
Le Suèves sursauta.
Elle était à ses côtés, presque à son épaule, mais ne le regardait pas.
- Les Ubiens ne reculeront pas face à quelques Loups, si féroces soient-ils…
- Vous, Suèves, auriez pu devenir plus craints que ces fauves. Reste là !
Ce n’était pas un ordre, il le comprit… mais un sage conseil et une clémence dont il ne saisit pas pourquoi il en était sujet.
Les Loups les dépassèrent presque sans un bruit comme s’ils ne les voyaient pas !

Elle était déjà remontée sur son cheval.
Elle passa de nouveau à sa hauteur.
- Suèves soit à jamais porteur de la mémoire des tiens… et dis à tous que la Nôtre est née !
A cet instant le fracas du ciel couvrit de nouveau l’irréalité de ce qui se déroulait plus bas. On n’entendit pas ce que la Reine des Chattes chuchota au Suèves. Mais lui la vit lancer son cheval dans une chevauchée aussi démente et furieuse que l’orage se déchaînant sur le val.
Le monde bascula alors dans la folie…

*


Les Ubiens la remarquèrent-ils ?
Un esprit sain pouvait-il d’ailleurs réellement imaginer tout cela.

Dévalant la pente du val le massif cheval portant cette Reine prenait toujours plus de vitesse, emporté par la même fougue de sa cavalière.
Derrière eux des hommes fuyaient en tout sens poursuivis et déjà pour certains déchirés par les crocs carnassiers des Loups ! L’un des Tubantes avait tenté de barrer la route à cette démone. Elle ne l’avait même pas tué mais simplement assommé du pommeau de son épée ! Elle portait désormais sa lance pointée vers l’armée qu’elle s’apprêtait à défier…
Les cheveux trempés de pluie, ils retombaient sur sa nuque et son dos en gerbes d’eau à chaque puissante foulée de sa monture. Sa lance suivait ce rythme animal et sa poitrine se soulevait sous sa respiration brutale, ses joues s’empourprant de rage.
Elle était sauvage et libre.
Elle chevauchait vers le Destin qu’elle avait choisi, peu lui importait la Gloire, seul le sentiment d’être vivante et de sentir battre son cœur ayant un sens. Elle buvait la pluie coulant sur ses lèvres, sentait chaque fragrance venue de la Forêt et de la terre sous elle. Le Vent sifflait tout autour d’elle, le tonnerre et les éclairs l’accompagnaient et sa lance étincelait comme la foudre !
C’était à un temps où nul n’inscrivait le nom des Glorieux, non.
Mais à cet âge antique on marquait son passage sur le champ de bataille, de son courage à vaincre son ennemi et de l’honneur gagné à périr sous ses coups !

Etait-ce une Femme, une Reine, une Déesse ou une Sorcière ?
Cette époque appelait beaucoup de questions mais nul ne s’intéressait vraiment à leurs réponses.
Pour les hommes s’apprêtant à livrer combat, ils ne doutaient pas que les Dieux seraient présents sur le champ de bataille, peut-être même parmi eux. Ne venaient-ils pas d’envoyer l’une de leurs Valkyrjas pour qu’elle choisisse parmi tous les plus valeureux ?
Elle tuerait de toutes manières les plus lâches…
Elle était désormais proche.
Elle semblait pleurer, de longues traînées noirâtres coulant de ses yeux de glace. Mais ce n’était là que les larmes des nuages noirs éventrés au-dessus du champ de bataille délavant son maquillage de guerre. Elle respira alors longuement comme si elle ne pourrait plus jamais relâcher son souffle puis projeta sa lance de combat de toutes ses forces ! La hampe vrombit au-dessus des premières lignes Ubiennes pourfendant les airs en hurlant presque… C’était là le signe de l’engagement de la bataille selon les coutumes de ces Clans guerriers.
Poursuivant sa course, elle tira son épée à la lame bleutée et azurée des éclats de la foudre tout autour du val puis s’élança de plus belle. Chevauchant la lande d’abord seule contre une armée entière voilà qu’un, puis deux et pour finir des centaines d’hommes couraient à leur tour aux orées des bois sur chacun de ses flancs ! Ce fut bientôt tout un peuple, son peuple, qui telle une meute lui emboîta le pas, accompagnant avec résolution leur Reine-Louve

*


Le dénouement pouvait désormais s’abattre sur la scène de ce théâtre dramatique des Hommes et sur le spectacle mémorable du déchaînement des Eléments au-dessus d’eux !
D’où il était l’émissaire Suèves était aux premières loges.
S’il fut l’un des tout premiers à avoir croiser une femme, et quelle femme, Chattes, il découvrit les guerriers de ce peuple. D’ici il ne pouvait bien les voir mais ils étaient rapides, se déplaçant en petit groupe derrière un chef de guerre. Quand les Ubiens formaient des rangs en triangle, peu réactif et engoncés dans leurs armures imposantes couvertes de fourrures, les Chattes, pour certains torses nus et seulement peints de couleur de combat, les harcelaient sur leurs flancs. Que certains de leurs ennemis s’échappent des rangs et d’autres carnassiers fondaient sur eux !
La pluie ruisselante irriguait les marécages du val et les hommes s’y enfonçaient, incapables de toucher leurs adversaires avec leur glaive quand ceux-là avaient des lances ! Les Chattes comprenaient la terre, ils connaissaient les nuages, savaient utiliser la pente du terrain, les ombres, le bruit et jamais ne se désolidariser de son Frère d’armes tant qu’il n’était pas sauf d’un combat engagé…

- « Quand tous vont au combat, les Chattes eux vont à la Guerre ! »
Cela avait été les mots qu’elle lui avait crié avant de lancer son cheval.
Il comprit maintenant ce qu’elle voulait dire.
Elle avait ajouté qu’elle ignorait si son peuple embrasserait sa cause… comment pouvait-elle en douter ! Les Chattes venaient de naître dans la mémoire de tous, et ce fut là si brutalement qu’on préférerait taire leur nom de peur d’attirer leur attention…
Le Suèves avait tourné la tête en direction du Mont brumeux derrière-lui perdu dans le ciel devenu si noir de l’orage surnaturel le couvrant. Il n’avait plus besoin de regarder la bataille, l’issue étant certaine.
Les Frères s’étaient déchirés et cette haine fratricide serait une tâche indélébile entre les Ubiens et les Chattes mais aussi avec la plupart des autres Clans Germains. Elle avait compris que ces traîtres avaient corrompu leur liberté à une autre puissance tout aussi conquérante que la leur. Elle le lui avait demandé.
Elle avait alors eu un mouvement d’épaules et d’un air hautain mais lucide le lui avait bien dit. Et malgré l’orage couvrant ses dires jamais il ne les oublierait.

Ce « Mont aux Loups » serait désormais le royaume de son peuple. Et ce qu’elle avait alors dit c’est qu’il ne faudrait pas un Empereur pour le leur prendre mais tout un Empire !
Ce qu’elle ignorait c’est que cette sombre prophétie était déjà engagée…


Retour index : Germania (Roman)
Retour index : Le Roman des Germains

Page tags: nouvelles
page_revision: 4, last_edited: 1241691746|%e %b %Y, %H:%M %Z (%O ago)
Unless otherwise stated, the content of this page is licensed under Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License