La Prophétesse

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Un Vent doux chuinta au travers des arbres de la Forêt comme s’il s’amusait à en éviter les troncs.
Glissant de part et d’autres, il prit de plus en plus de vitesse, jusqu’à déboucher en une trouée. Comme surpris, il feula puis tournoya tout autour, longeant l’orée du bois. Ainsi piégée, il emporta avec lui les feuilles mortes jonchant les herbes grasses. Les retenant dans ses doigts éthérés un instant, il les souleva haut avant de les laisser retomber. Il s’égara ensuite dans les cieux non sans agiter les branches des arbres protégeant la clairière, libérant davantage de feuilles déjà mourantes.
Ce fut merveilleux.
Partout les feuilles voltigeaient, les rais du soleil chaud les auréolant de couleurs chatoyantes. Ces mêmes rais zébraient la paisible clairière jouant de belles ombres sur les fleurs encore irisées au début de cette saison automnale. Des abeilles en profitaient encore, des nuages de pollen pailletant d’or la terre et l’air, peignant la Nature d’un éclat magnifique. Le clapotis d’un cours d’eau coulant non loin était perceptible, cette musique accompagnant le tableau idyllique de cette harmonie des Eléments.
Mais bientôt ce fut un chant qui se leva des blés sauvages, leurs épis se balançant lentement comme s’ils dansaient sur la voix enchanteresse venant de l’entonner…

Elle regarda tristement les feuilles prendre de la hauteur, certaines s’échouant telles des âmes-en-peine puis bientôt se rejoignant toutes jusqu’à joncher le sol… mais déjà son regard s’échappa bien au-delà du monde paisible que fut Vanaheim et son ère d’or. Elle y voyait encore les champs de blés rivalisant de leurs grains dorés et brillants avec le Soleil ardent. L’herbe était grasse, haute et d’un vert émeraude. Et les arbres… son arbre en particulier, oui, l’arbre aux fruits d’or.
Elle était en transe.
Ses yeux pourtant aussi noire que ceux d’une biche étaient statiques et couverts d’un voile brillant embuant ses iris aussi brillants que les étoiles. Elle voyait par delà sa vision étriquée, elle voyait les Neuf Mondes auxquels chacun prêtaient sens dans le sien.
Celui des anciennes divinités Vanes était comme cette clairière.
Leurs esprits étaient incarnés tout autour d’elle.
Elle était frêle, la peau si blanche qu’on pouvait la croire malade, un sentiment renforcé par ses cheveux roux si fins comme du verre qu’un souffle aurait pu les briser. Mais elle était riche d’une force monumentale, elle était en osmose avec l’harmonie des Eléments et avec les battements telluriques dont les pulsations de son propre cœur s’accordaient !
Presque en prière sous l’arbre de vie, elle communiait avec Idunn et ses pommes éternelles dont chaque être se nourrissait, même les Dieux…

La mélancolie lui enserra soudain le cœur et l’harmonie de sa transe se délita dans des saccades chaotiques.
Une perturbation emportait ses sens.
Autour d’elle le monde de Vanaheim se fanait laissant apparaître l’écorce plus rude des arbres, les arêtes des rochers plus acérés, les rosiers plus épineux et le Vent plus glacé. Les Dieux antiques et paisibles luttaient contre d’autres leur disputant ce royaume. Tempêtes, orages, foudres, fracas, Vents furieux et ouragans, glaces, déluges, c’étaient là leurs manifestations.
Les Ases étaient à l’image des peuples les louant. Violents et rugueux, ils devaient arracher la terre et la prendre comme territoire.
Mais les Loups pouvaient encore côtoyer l’Ours et le Sanglier.

Elle n’était plus dans le monde des Vanes ou des Ases, sa vision se troublait de plus en plus.
Les brumes épaississaient… elle n’y discerna que des ombres diffuses.
Mais elles approchaient !

*


La forêt, déjà sombre et si déserte, devint brusquement inquiétante, inextricable, nauséabonde, les branches s’enchevêtrant et se cognant sous des vents mauvais, seuls capables d’en franchir les feuillages. Les arbres semblèrent pris de soubresauts hostiles et les nervures de leurs écorces se creusèrent tant que leurs aspérités devinrent autant de pics acérés et tranchants ! La cueilleuse jeta quelques coups d’œil instinctifs et inquiets puis se dirigea vers une petite pommeraie recherchée.
Mais leurs pommes n’étaient plus que fruits violacés, un suc semblable à du pus en dégouttant tel un venin acide et sulfureux. Les feuilles jonchant le sol n’étaient elles plus qu’un compost marécageux, un bourbier pestilentiel suppurant un air maléfique et dangereux…
Soudain le sol spongieux s’agita comme si les racines de la terre même voulaient s’en extraire. Un vent trop brusquement glacial fit tournoyer juste au-dessus du bourbier toutes les feuilles mortes et les branches pourries jonchant auparavant le sol. Les murmures des airs devinrent feulement et chuintement repoussants accompagnés bientôt de l’entrechoquement des mottes de terre, des feuilles et des branches se brisant les unes contre les autres. Cela forma un entrelacs de débris de plus en plus épais qui sembla être mue de respirations propres !
Alors, tel un charnier enfoui qui se serait animé dans une colère haineuse et terrible, se dégagea de cette masse impure une créature infernale. Cela ressemblait plus à un monticule qu’à un être mais les mouvements s’articulaient toutefois même ainsi désordonnés et grotesque. C’était ancien, ça provenait des profondeurs de la terre et des ères, cela sentait une odeur venue d’âge non moins antiques. Cela n’existait pas mais c’était d’une présence effroyable, une présence implacable, mugissante, sans mesures et capable d’emporter les esprits les plus sains.
Ce n’était là que de la boue, des végétaux, du bois, des pierres et des vents mais c’était là les Eléments créateurs de la vie… pourtant ce qui les animaient en cet instant et en cette entité était là la volonté d’un esprit sombre, bestial, primaire et sans contrôle.

Dans un cri déchirant et sans prévenir, la chose déracina l’un des pommiers porteur de tant d’espérances et plongea la présence ressentie de ce qui lui servait de regard, bien qu’il soit sans vie et désespérant, dans celui de la petite femme à ses pieds !
Alors…

Alors elle revint à elle, couverte de sueur et tremblante, arrachée à sa transe.
Ses yeux étaient encore clos et la fatigue pesait sur ses paupières. Elle avait du mal à reprendre son souffle.
La Prophétesse du Clan des Foses était quelque peu égarée.
Puis l’image de la créature effrayante de son cauchemar chamanique lui revint. Cette présence était réelle !
Elle ouvrit les yeux…
Elle ouvrit également les lèvres mais aucun son ne vint. Le choc était trop brutal. La prophétie ne concernait pas une menace à venir sur son peuple mais sur elle… et elle ne l’avait présagé que trop tard.

*


Les Jotuns de sa prophétie l’encerclaient !
Ceux-là étaient moins cauchemardesques que dans sa transe mais aussi menaçants. Ces hommes couverts de heaumes en bronze et de plastron au métal étincelant rirent méchamment en regardant la petite femme.
L’un d’eux avait de son glaive tranché l’une des branches du pommier sauvage qu’elle honorait de ses prières. Les pommes étaient là, jonchant le sol à ses pieds, talées par leur chute. Elle eut quelques sanglots. Le même ravagea alors son , son autel sacré.
Constitué simplement d’un cercle de petites pierres, de quelques branchages, d’un récipient d’eau et de denrées offertes aux esprits de la Nature, il n’en était néanmoins pas plus vénéré qu’une icône en son temple. Mais l’être grossier qui le dispersa de coups de sandales n’en avait cure.
La jeune femme, petite proie piégée, se remémora son enfance.
Elle était née Atuatuques qu’on disait descendants des Cimbres. Les Cimbres, et notamment les femmes, connurent une fin atroce préférant s’entretuer que de devenir Lètes, le nom donné aux esclaves Germains des conquérants Romains.
Ces derniers annexèrent la cité Atuatuques.
Son Clan s’était exilé et depuis avait vécu chez les Foses dont elle était devenue la Prophétesse. Et Rome était friand des Prophétesses Germaines, à l’époque d’autant plus si elles étaient Cimbres.
Elle se releva d’un bond et tenta de s’échapper.
Les Légionnaires rirent de plus belle, la poussant d’un à l’autre à chaque fois qu’elle essayait de percer leur ligne… Ses cheveux les frôlaient comme des caresses et les fragrances du parfum naturel et fruité de sa peau ensorcelaient leurs sens et leurs désirs !
Celui ayant souillé son Vé la saisit violemment.
Elle ne comprenait pas leur langue mais devina ses intentions malsaines.
Elle lui cracha soudain au visage !
- Que Hel prenne ton souffle…
Elle s’était jetée sur le Légionnaire, l’embrassant avec rage, presque démence. Elle le mordit.

Il la jeta au sol.
- Cette sorcière est folle !
S’essuyant la bouche ensanglantée, il leva son glaive…
Mais la Déesse des Morts avait entendu la supplique de la Prophétesse. Une malédiction prononcée n’était jamais ignorée.
Une flèche vicieuse sortit de l’orée sombre des bois transperça la gorge du Romain !
Plusieurs traits se brisèrent sur les plastrons des autres Légionnaires. Se protégeant de leurs grands boucliers, ils saisirent la jeune femme et coururent en direction d’une large rivière. C’était le cours d’eau sacré des Foses, la Fuhse.
Une barge y était accostée avec quelques hommes à bord.
- Partons ! Tous aux rames !
Le chef de la troupe ligota aussitôt la captive et la bâillonna de crainte qu’elle ne crache d’autres malédictions, il l’avait bien compris.
Les autres Légionnaires s’étonnèrent de ne pas voir les hommes cachés dans la forêt. Quelques flèches timides sifflèrent encore autour d’eux mais aucun ne se montra pour les attaquer.
Ils étaient pourtant en petit nombre et vulnérable.
Par chance ce n’étaient pas des Chauques, les terribles vigies des fleuves.
Apparemment les Foses étaient plus indécis ou moins organisés.

*


Le bateau glissait lentement sur la Fuhse aux eaux vives et claires.
Les rameurs et barreur jetaient encore quelques coups d’oeils inquiets derrière-eux comme s’ils craignaient des embuscades. Mais non, les gens du peuple de cette fille ne la libèrerait pas, ni même tenterait de le faire…
Le chef des Romains le comprit. Et il partagea sa désespérance quand elle le comprit également. Il n’aimait pas qu’on traite ainsi les femmes, il n’était pas un monstre et puis il n’était que peu superstitieux.
Pourtant il avait bien vu cette Prophétesse maudire cet idiot qui voulait la violer.
Comment dès lors expliquer le peu de menaces des archers Foses alors qu’un seul de leur trait avait pu tuer sur le champ et de quelle manière l’un de ses camarades. A se demander si cette flèche provenait bien des Foses…

Il sursauta.
Elle le regardait, sans méchanceté mais durement.
Il esquissa un léger sourire, tentant de rassurer cette petite femme qui avait plus de courage que son propre peuple. Savait-elle qu’on l’emmènerait à Rome, bien loin de ses terres ?
Ce ne serait de toute façon pas avec cette embarcation et ils leur fallaient rejoindre le port d’Ara Ubiorum au plus vite.
Une nouvelle fois elle recroisa son regard comme si elle avait lu dans ses pensées.

Et, énigmatiquement, elle lui sourit à son tour…
Un bien étrange sourire…


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